Histoire de skis

 

Pierre Yves Girouard pilote depuis 1979, il est instructeur depuis 10 ans. Présentement propriétaire d'une école de pilotage d'avions ultralégers et d'un magasin de matériaux pour le constructeur amateur et l'ultraléger à l'aéroport de Beloeil, il cumule près de 5000 heures de vol, ultra léger, conventionnel, flotte et bimoteur confondus dont plus de 2000 comme instructeur autant sur avion conventionnel qu'ultra léger.

Par un beau matin d'hiver, Paul s'envole avec son Cessna 150 sur ski avec un passager novice dans le domaine de l'aviation. Après une heure de vol au-dessus des campagnes enneigées, ils se posent sur une petite piste ou plusieurs avions et ultra légers sont habituellement basés. Vent léger, soleil radieux, autour des -10° C; bref, une très belle journée pour le vol hivernal. Ils stationnent l'avion près du club house et font ce que font les pilotes quand ils voient d'autres avions: ils se mettent à placoter avec les pilotes et à regarder les appareils.

Le hasard de leur conversation les amène à rencontrer deux beaux-frères, nouveaux propriétaires d'ultra léger. Premier appareil, premier hiver; par le fait même, première installation des skis. Fin observateur, Paul remarque une installation pour le moins...nous dirons ici, « inusitée ,». Étaient-ce les planches à neige, l'une à l'effigie des Tortues Ninja et l'autre à celle de Superman, les couleurs éclatantes des élastiques achetés au rayon « aviation » d'une quelconque quincaillerie, ou encore le mode de fixation du ski qui attirèrent le plus son attention? Nul ne saurait dire. Paul est un homme qui est généreux de son expérience sans être toutefois du genre à s'imposer. Il a dû faire plusieurs fois le tour de l'avion et mettre des gants blancs jusqu'au coude pour tenter d'expliquer aux nouveaux propriétaires ses doutes quant à l'installation en cours.

D'abord, les «Tortues Ninja » n'ont pas été prévues pour faire office de tampon entre un avion de 1200 livres et une surface glacée par une température de -25°C . Ensuite, les élastiques, bien que leur couleur s'harmonisait à merveille avec l'uniforme de Superman, ne pourraient à eux seuls assurer au ski une position sécuritaire en vol. Il faudrait des câbles d'acier pour limiter le débattement. Quant à ce que j'ai décrit plus haut comme mode de fixation, l'épinette et la vis à bois semblent avoir été en vente au même endroit que les élastiques multicolores...

« Techniquons » un peu : Lors de l'installation de skis, on retire généralement la roue pour remplacer le ski. L'essieu sert toujours de pivot pour celui-ci; le socle du ski doit être solide, afin d'assurer la résistance nécessaire lors des manœuvres au sol. L'angle d'attaque du ski est très important. En vol, un angle d'attaque positif par rapport au vent relatif assurera une résistance minimum. Un ski bien ajusté, lors du contact avec le sol, aura le nez légèrement relevé afin d'éviter de s'enfoncer sous la neige. On utilise donc des câbles d'acier pour en limiter le débattement. L'un de ces câbles est fixé à l'avant du ski et son extrémité supérieure est fixée à la structure, souvent juste là où s'attache le train d'atterrissage. Le câble arrière joue le même rôle à partir de l'autre extrémité du ski. Ces câbles ont du mou, ceci afin d'assurer un certain débattement au ski lors du contact avec les irrégularités du sol. On doit donc ainsi utiliser un élastique à l'avant du ski pour s'assurer que celui-ci ait un angle d'attaque positif en vol et un angle tout aussi positif à l'atterrissage. L'élastique ne sert donc qu'à relever le nez du ski. Le snobisme du ski (la hauteur de son nez) est limité, donc, par la longueur du câble arrière.

L'un des beaux-frères, sûrement le plus expérimenté des deux, y alla de la réplique classique : « c'est pas comme les avions conventionnels, ça va moins vite, ce sont des ultra-légers; ça n'a pas besoin d'être certifié, etc. ». Bref, du haut de sa grande expérience, il continue sur sa lancée. Après tout, il a tout près de 60 heures de vol et, Ô malheur, il sera bientôt instructeur. Nos deux comparses continuent donc l'installation. Pas de câbles d'acier en vue, on ajuste, réajuste la tension des élastiques afin que les skis aient un angle positif une fois en vol.

N'étant pas du genre à s'imposer, Paul se retire. Voyant le soleil baisser doucement vers l'horizon, son passager lui rappelle qu'il est attendu et qu'ils devront bientôt partir. Paul lui demande de patienter un peu. Haussement du sourcil gauche, index en l'air, l'air moqueur : « Attendons un peu, le spectacle va bientôt commencer. » Le passager interroge du regard, mais se contente de rendre à Paul son sourire. En effet, le beau-frère le plus expérimenté des deux s'apprête à décoller. La course au décollage se déroule comme prévu jusqu'au moment où, vous l'aurez deviné, les skis quittent le sol. Les skis qui devraient ici snober ne snobent malheureusement pas; au contraire, l'érection prévue n'arrive pas. Je ne saurais dire lequel des deux beaux-frères avait les yeux les plus écarquillés, probablement le pilote, quoique le copropriétaire avait le regard plutôt ahuri. Le pilote doit maintenir la puissance élevé pour combattre la traînée supplémentaire causée par les skis. Il effectue, faut-il le mentionner, un circuit pour le moins très rudimentaire. Heureusement pour lui, dès qu'il réduit la vitesse pour son approche, les élastiques avant reprennent le dessus sur les élastiques arrière, et les skis « snobinardent » doucement en une position, bien que très approximative, plus propice pour l'atterrissage. Dieu merci, le pilote, l'avion et l'honneur sont saufs.

Paul et son ami montent à bord de leur appareil pour le vol du retour, quand même heureux que rien de plus fâcheux ne se soit passé. Mais les « beauf' »sont têtus. J'ai dit que l'honneur était sauf, j'ai eu tort. Paul et son ami n'ont pas été les seuls témoins; une petite foule commence à s'amasser autour de la belle famille. On discute, gesticule, élabore. De grandes théories ont sûrement vu le jour en ce lieu et à ce moment. On inspecte, détend et retend les élastiques, on en ajoute ici, en enlève là. Tout ce manège dure à peine une quinzaine de minutes mais toujours pas de câbles d'acier en vue et, croyez le ou non… on y retourne. Paul n'en revient tout simplement pas; la bêtise humaine semble vraiment sans limites.

Deuxième tentative, la course au décollage se déroule normalement; par contre à la rotation, les élastiques sont tellement tendus qu'ils semblent catapulter l'avion vers le haut au décollage. En plus d'en avoir augmenté la tension, celle-ci a été augmentée dans le mauvais sens. Même puissance excédentaire, sinon plus, même circuit rudimentaire, même grands yeux, même approche; sauf que cette fois-ci, les élastiques avant ne peuvent faire snober le ski. Superman va atterrir le poing vers le bas...

L'atterrissage est décrit ici sommairement : pointe du ski Tortue Ninja rencontre neige en premier. Tortue plante dans neige, ski bascule, super socle en épinette arrache, bel élastique multicolore se brise, derrière du ski percute hauban, hauban plie, tangage et roulis coté Ninja, contact de Superman et du nez (celui de l'avion en premier, celui du pilote sera bon deuxième) avec le sol à un angle très peu favorable à un atterrissage terrain mou, ski Superman plante à son tour, re-socle, re-hauban, alouette… L'avion se retrouve sur le dos, quelque part l'hélice touche le sol, se brise, force centrifuge, essence qui se repend, course à l'atterrissage très courte, pilote abasourdi qui s'extirpe de l'épave inversée, pilote se relève, encore relié à l'épave par le cordon de son casque d'écoute, beau-frère et badauds arrivent à la course... Fin.

Heureusement, pas de blessé, si ce n'est l'amour-propre et le portefeuille. Riez-en messieurs, mais pas trop fort. Nous avons tous nos hauts faits d'armes. Bons vols hivernaux.